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Chère Minodora,

J’ai garé hier mon bus au pied d’une église à Sibiu (Roumanie). Au lever du jour, en ouvrant mes rideaux, je t’ai vue, assoupie sur un banc, recroquevillée et dans le plus grand dénuement. Tu avais froid. Mon cœur a saigné et j’ai été profondément touchée par ton apparition. Et puis ont suivi les questions : « Dois-je intervenir ? Comment te réconforter sans bousculer ton précaire équilibre ? Je te vois comme un moineau blessé endormi que je ne veux pas effrayer, même avec une caresse… J’ai passé assez d’années dans l’humanitaire pour savoir combien une aide peut parfois desservir ceux que nous sommes venus soulager. Nous donner bonne conscience ne doit jamais primer sur le libre-arbitre et l’autonomie de ceux qui sont dans le besoin.

Depuis ma fenêtre, je te regarde avec tendresse tout en consultant ma boussole intérieure. J’aimerais t’aider sans te sauver. J’aimerais t’apporter un peu de joie sans t’envahir, te renvoyer ta lumière sans prendre le peu d’énergie qu’il te reste. Te redonner espoir sans créer d’attentes. Te montrer ta beauté sans te forcer à t’aimer.

Après quelques minutes, je décide de donner l’avantage au moment présent et à mon coeur. Tu es là, devant moi. Et je ne peux pas faire comme si je ne t’avais pas vue. Alors j’attends que tu te réveilles. Puis, je t’apporte du café chaud et un pain au sucre. Grâce à quelques mots d’italien, nous arrivons à communiquer un peu. Je ne te demande rien sur ton passé. Cela est sans importance. Il n’y a rien à savoir, rien à commenter, rien à juger. Toujours dans le respect de ton libre-arbitre, je te demande si tu acceptes de partager un bon repas plus tard à bord de Begoodee. « C’est comme tu veux », me dis-tu. Je te réponds que c’est comme « toi, tu veux ». Finalement, tu acceptes en haussant les épaules. Tu es épuisée. Je vois combien prendre une décision te coûte de l’énergie.

A midi, je t’ai préparé des saucisses grillées et des röstis que tu manges sans grand appétit. Tu me dis que tu as mal au ventre et que tu es en mauvaise santé. Tu ne manges principalement que du pain que tu achètes avec les quelques pièces que te laissent les passants qui t’ont vues. Parce que tu ne mendies pas. Ta précarité n’a rien volé à ta dignité. Tu me dis que tu es dans la rue depuis plus d’un an, après t’être faite voler ton argent et tes pièces d’identité. Tu me dis que « le monde est méchant ». Je te réponds qu’il y a aussi beaucoup de bonté et qu’il faut laisser le passé au passé; que le salut commence dans notre tête, en changeant la nature de nos pensées. J’essaie de t’expliquer que la vie nous donne à chaque instant le choix de baisser les bras ou de nous relever. Je te dis aussi que tu es belle. Tu me réponds que tu n’y crois pas et que la vie dans la rue t’a flétrie.

Je t’offre un petit bracelet porte-bonheur avec cette inscription tirée au hasard : « Vis le moment présent, tu comprendras après ». Je te donne aussi une paire de jeans, un pull pour l’hiver, une paire de chaussures et surtout une petite lampe solaire pour éclairer tes nuits et te redonner un peu d’espoir. Tu me dis qu’elle prend trop de place dans ton sac et qu’elle sera lourde à porter. Tu as raison, pardon! J’avais oublié que, comme l’escargot, tu portes ta maison avec toi, deux petits sacs et un parapluie. Alors je fouille au fond de ma réserve de lampes et j’en trouve une plus petite, de la grandeur d’un pot de confiture. Elle a été réalisée par quelqu’un qui y a glissé un mot à l’intérieur : « Si tu tombes, remontes ! ». Il t’était destiné celui-là ! Tu esquisses un timide sourire. Tu l’acceptes, sceptique.

Avec ton accord, nous avons réussi à obtenir un rendez-vous en début de soirée avec la présidente d’une association d’aide aux femmes dans la détresse. En attendant, tu dors tout l’après-midi à bord de Begoodee. Mais la Présidente n’est jamais venue… Elle m’a expliqué par téléphone que, après avoir consulté son avocat, elle ne peut rien faire pour toi. Son association ne s’occupe que des jeunes filles en difficulté. Tu as 50 ans et tu ne rentres plus dans les critères. Elle dit aussi que tu dois te présenter à la police pour faire une déclaration de vol. Ce que tu me dis avoir déjà fait depuis longtemps, en vain. Je te propose d’y retourner avec moi. Le commissariat ouvre à 8h le lendemain. Tu me réponds, toujours et encore : « C’est comme tu veux. Moi je pense que cela ne sert à rien. »

Et je te répète doucement, chère Minodora, que c’est toi qui doit décider pour ta vie. C’est toi qui doit avoir envie de te donner une nouvelle chance. J’essaie de t’expliquer qu’il n’est pas trop tard, que tu peux encore retrouver du travail. Moi, je vois encore en toi une petite braise incandescente qui n’attend que d’être ravivée. Mais toi, tu me dis que ton feu s’est complètement éteint.

 

En attendant de nous rendre au commissariat, je t’invite à passer une nuit dans le confort et la sécurité à bord de Begoodee. Tu ranges tes modestes affaires avec des gestes lents, très lents. Tu n’as plus que la peau sur les os. Tu te fais toute petite « pour ne pas déranger », dis-tu. Tu me fais comprendre que « même prendre une douche te demande trop d’énergie » mais tu as réussi à te laver et tu as même rendu ma mini salle de bain plus propre qu’avant ! Tu remets tes vêtements aussi usés et fatigués que toi et tu t’écroules sur les peaux de mouton douillettes de ma banquette.

Pendant que tu dors, je vois une patrouille de police par la fenêtre. Je sors du bus sans faire de bruit et je vais à leur rencontre. Je leur demande où est le commissariat le plus proche pour aider une femme à renouveler ses papiers d’identité. Je leur demande aussi ce que je peux faire pour toi ? Les policiers me regardent surpris et franchement dubitatifs. Ils me répondent qu’il n’y a rien à faire, qu’il y a des centaines de milliers de gens comme toi en Roumanie. Ils me donnent néanmoins l’adresse d’un commissariat à proximité. Je rentre dans mon bus avec tristesse. Puis je te regarde dormir…

Je crois deviner pourquoi tu en es arrivée là. Et pourquoi tu as tant de mal à vouloir t’extraire de ta situation. Tu te sens minable et impuissante. Tu te sens déjà foutue. Ta santé se déglingue et tu t’es résignée. Tu n’as plus d’amis, plus de famille. Je t’ai même proposé de t’emmener à l’hôpital mais tu m’as répondu que « cela ne sert à rien». Je t’ai invitée à reprendre ton pouvoir, à ne pas laisser les autres décider pour toi. Une fois de plus, je me suis inclinée devant ton libre-arbitre. Comme il m’est difficile d’accepter qu’un humain se détourne de sa lumière… Refléter la beauté et la valeur d’un Homme est l’engagement de toute ma vie…

A ton réveil, Lovski est venu te lécher les pieds ! Nous avons pris encore un petit-déjeuner ensemble. Sans grande conviction ni motivation, tu as accepté que je t’accompagne à la police. Ils t’ont expliqué ce dont ils avaient besoin pour refaire tes documents. Tu as dit que tu reviendrais. Mais je sens que tu n’y retourneras plus…

Je t’ai donné ma carte de visite avec mes coordonnées au cas où tu avais envie de reprendre contact avec moi un jour. Avant de rependre la route, je t’ai serrée contre moi, très émue. Toi, tu es restée neutre et silencieuse. Je ne sais pas si notre rencontre aura changé quoique ce soit à ton existence. Elle aura en tout cas enrichie la mienne.

Je me demande si nous devons pas saisir chaque situation rencontrée sur notre chemin comme une opportunité à aimer. Non pas comme une occasion de changer l’autre et son destin mais simplement de l’aimer lui et son destin, sans chercher à y déplacer une virgule. Surtout quand il ne vous demande rien! C’est toute la différence entre  « vouloir sauver le monde » et  « l’embrasser tel qu’il est », accueillir ses ombres et ses lumières avec équanimité. La première énergie part d’un lieu de blessure ou de révolte; la seconde trouve sa source dans la confiance et l’acceptation. Personnellement, c’est de cette énergie-là que j’aimerais nourrir le monde. 

Peut-être bien que la joie se cache à cet étage de la conscience. Là où il n’y a rien à comprendre, rien à changer mais à accueillir avec compassion « ce qui est ». Là où nous pouvons tendre la main où nous sommes priés de rendre service. C’est peut-être dans cet amour désintéressé et pur que l’on transforme véritablement notre réalité et celle de tous. Je n’en sais rien Minodora… Je réfléchis en t’écrivant ces mots…

J’ai réalisé aussi que la solidarité avait ses limites, que l’on ne PEUT et que l’on ne DOIT rien faire contre le libre-arbitre de chacun. On ne peut pas aider quelqu’un qui ne le désire pas profondément lui-même.Tu ne m’as pas demandé de t’aider Minodora. Je sais, je sais, tu n’as même plus l’énergie de désirer quelque chose pour toi… J’espère de tout mon coeur que tu as reçu un peu de la mienne, comme une transfusion fraîche et pétillante.

Chère Minodora, que la petite lumière de ta lampe solaire et la « plus grande » te protègent, t’éclairent et t’accompagnent où que tu sois, toi et tous les sans abri de notre planète.

Isabelle

*Merci de ta confiance, merci de m’avoir autorisée à publier ces photos de toi…

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