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Après bientôt 13 jours de voyage avec une jeune voyageuse Gabrielle Labarthe et notre interprète Mokshin, pour offrir de la joie et des vacances à Tatawi, une petite orpheline que je parraine depuis 3 ans et qui vit avec trois fois rien, j’aimerais partager avec vous les instants qui m’ont le plus touchés. 

D’abord, bien entendu, ce sont ses prises de médicaments trois fois par jour pour vivre avec le sida. Après avoir failli mourir, sa trithérapie l’a sauvée. Ce rendez-vous vital avec une grosse pochette de pilules bleues, rouges et blanches à très précisément 7h le matin, midi et 19h lui permet de vivre avec la maladie et même de s’épanouir. Il suffit de voir sa métamorphose depuis quelques années… Nous activons des alarmes trois fois par jour. Mais cela me fend le coeur de voir Tatawi rire sur la plage, chercher des coquillages avec passion puis s’interrompre d’un coup dans son rêve pour sa prise de médicaments. Ou de l’arracher tous les matins à son sommeil pour prendre sa petite pilule bleue avant de se rendormir…

Tatawi voyage avec des petits citrons verts dans la main pendant nos longues heures de bus dans les transports publics. Une fois, elle s’est endormie tout à l’arrière du bus et l’une de ses mains a libéré un citron qui a roulé jusqu’aux pieds pied du chauffeur. J’ai réalisé que ce petit citron devait jouer un rôle important. J’ai donc été rechercher la précieuse petite boule verte. A son réveil, je lui ai demandé pourquoi elle voyageait avec son citron. Elle m’a expliqué que c’était pour faire passer son mal de tête lorsqu’il y avait trop de virages. 

Tatawi est d’une extrême gentillesse comme elle est très attentionnée. Elle communique avec moi du mieux qu’elle peut, par de toutes petites attentions: une fleur dans les cheveux, un sac oublié récupéré, nos affaires soigneusement rangées ensemble dans nos chambres d’hôtel, son lit refait, de l’eau servie aux autres avant elle.

Comme beaucoup de Birmans, Tatawi n’aime pas tellement sourire sur les photos même si j’ai bien du mal à trouver une photo où elle ne sourit pas! Elle ne « pause » pas. C’est culturel et je trouve cela très beau et rare. C’est très occidental de sourire pour montrer que l’on est heureux. Pour certaines cultures, comme sur nos photos d’époque d’ailleurs, le sourire à outrance n’est pas bien vu. Dans certaines sociétés comme ici, il est perçu comme déplacé, voire hypocrite. C’est souvent si juste… Alors je n’apprends pas à Tatawi à sourire. Sauf quand sa joie intérieure rayonne assez pour que son sourire émerge naturellement. Ce qui fut plutôt souvent le cas au cours de ce voyage…

Dans le même esprit, remercier n’est pas une pratique courante en Birmanie. Alors Tatawi n’a pas l’habitude de dire merci. Au début, j’avais du mal à comprendre cela. Mais à présent, je reçois chacun de ses précieux mercis, au fond, comme un trésor car ils lui viennent véritablement du coeur quand ceux-ci surgissent. Cela fait à nouveau partie de ces « bonnes manières » qui n’ont rien à voir avec une profonde gratitude que Tatawi exprime autrement. Je comprends ainsi que je n’ai aucune attente à avoir et je serais attristée de la voir me remercier machinalement. Je me rappelle à chaque instant que Tatawi n’est pas venue dans ma vie pour satisfaire mon besoin de reconnaissance, de réciprocité ou de me sentir utile. Ensemble, nous faisons l’expérience du partage dans sa plus grande pureté, sans conditions ni maquillages de nos intentions mutuelles.

Nous avons clôturé ce séjour par un hôtel un peu plus confortable pour nous reposer après 10 jours intensifs et riches de rencontres et de découvertes dans la simplicité et l’authenticité. Je lui ai expliqué que tous les gens qui pouvaient s’offrir de beaux hôtels n’étaient pas forcément plus heureux et que tous ceux qui vivaient dans des quartiers très pauvre comme le sien n’étaient pas forcément malheureux. Je lui ai dit que j’avais été touchée par exemple par tout l’amour dans cette petite pièce de 15 mètres carré où elle vit avec sa petite soeur Tenzin et ses parents adoptifs. Et que pour rien au monde je ne voudrais l’arracher à cela. Je lui ai dit que la seule chose qui comptait dans la vie, c’était l’amour que l’on sème autour de soi. Je lui ai dit que la réussite d’une existence ne se mesurait pas dans le nombre de vacances que l’on pouvait s’offrir dans de beaux hôtels mais dans le nombre de personnes que l’on a réussi à aimer sur sa route. Tatawi m’a répondu que son but était d’aider le plus de gens possible. J’en ai eu des larmes aux yeux. C’est là que nous lui avons appris à nager et ce fut un moment merveilleux! En moins d’une demi-heure, Tatawi avait appris à nager! Le lendemain, elle sautait dans la mer. Un jour après, elle était comme un poisson dans l’eau. Gabrielle a passé aussi beaucoup de temps avec elle et avec Mokshin, à leur apprendre les bons gestes. La jeune Suissesse a une patience et une tendresse exemplaire pour les enfants.

Avant de nous rendre à la piscine, Tatawi a enfilé un maillot de bain pour la première fois de sa vie mais elle n’osait pas montrer d’importantes cicatrices qu’elle avait sur sa jambe droite, conséquemment à ses graves maladies dans sa petite enfance. Je lui ai dit qu’elle était magnifique de la tête au pied et que si elle se sentait jolie, si elle me croyait, personne n’allait remarquer ses cicatrices. Et Tatawi a joué dans la mer et la piscine sans plus jamais se soucier de sa jambe et du regard des autres. 

On m’avait également expliqué que conséquemment à ses maladies (HIV et tuberculose), elle avait subit un grave retard de croissance. C’est vrai que pour son âge (environ 15 ans), Tatawi est toute petite. Elle avait même été déscolarisée pendant 7 ans, et aussi bien les médecins que son entourage craignaient de voir ses facultés intellectuelles  diminuées, faute de stimulation. Or c’est une petite fille extrêmement vive, alerte et intrépide que Gabrielle Labarthe, la jeune voyageuse qui m’accompagne, et moi-même, observons tous les jours. J’en parle beaucoup à Gabrielle avec qui j’ai des discussions passionnantes. « Répétitrice du coeur « pour de jeunes élèves auprès de qui elle est à la fois une enseignante et une confidente, elle leur offre un apprentissage très libre. Comment aider, éduquer un enfant sans lui voler son innocence, le détourner de ses qualités et de ses dons? Sans lui imposer un modèle comme étant meilleur qu’un autre tout en lui proposant une éducation adaptée à ses besoins spécifiques et ses prédispositions? J’ai beaucoup de respect pour vous parents qui lisez cet article car ce questionnement doit vous tarauder tous les jours…

Pour moi, ouvrir Tatawi au monde quelques semaines par année tout en la préservant des souillures de l’Humanité est un défi de chaque seconde. J’aimerais lui offrir de nouvelles expériences tout en cultivant son amour pour son pays et en respectant sa culture. Aimer sans vouloir changer l’autre, aider sans corrompre la pensée, éduquer sans formater ni enfermer les enfants dans des cases. Tatawi est d’une immense pureté de coeur et d’esprit. C’est donc avec la plus grande humilité et prudence que je lui propose des chemins possible, à la croisée de nos cultures respectives. Le dernier choix étant le sien.

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