Article 0

Cette nuit, j’ai dormi sur le port, vue imprenable sur la citadelle de Bonifacio. En ouvrant la porte de Begoodee ce matin, pas une âme à l’horizon. Hors saison, Bonifacio est une ville fantôme… Finalement, loin, très loin, j’aperçois deux pêcheurs sur le quai. Je les aborde sur la pointe des pieds, je me présente et parle timidement de mon projet. Je leur demande s’ils connaissent quelqu’un de vrai et d’authentique dans la région? Quelqu’un qui a gardé la passion et la joie? Je me sens un peu, toute proportion gardée, comme le philosophe grec Diogène qui promenait sa lanterne en murmurant « Je cherche un Homme »…. L’un deux m’a répondu: « Il faut aller voir Joseph le berger! » C’est un passionné, lui! »

Là-haut sur la colline

Je saute à bord de Begoodee et je démarre! Tout au bout de Santa Manza, il y a un restaurant en bois bleu et jaune. Un grand cabane, simple et joyeuse.  J’apprends que l’on y mange des produits frais et qu’il est très apprécié. « Le patron sourit en continu » lit-on sur Tripadvisor. Comme indiqué par le pêcheur sur le quai, je dois monter un sentier qui zigzague entre des buissons odorants et la rocaille. A mi-chemin, j’entends un quad monter. Quand je me retourne, je vois un grand sourire avant de voir l’homme derrière. Il me dit qu’il est le frère de Joseph le berger. Lui, il tient le restaurant bleu et jaune. Au-dessus de la porte d’entrée, cette enseigne qui nous annonce tout de suite la couleur, c’est le cas de le dire! « Ici, on cultive la bonne humeur! Mauvaise herbe, arrache-toi! »

Quand je lui dit que j’aimerais bien rencontrer ce « fameux » joyeux, il me prévient, un soupçon inquiet et en se frottant le menton: « Mmmm…il vaut mieux l’appeler avant de passer ». C’est ce que nous faisons mais le berger ne répond pas. En attendant, Paul m’invite à prendre le café chez lui, une petite maison traditionnelle construite en pierres, âgée de 200 ans. Son frère Charles m’accueille aussi à bras ouverts. Ils sont trois frères et je perçois déjà combien ils s’aiment ces gars-là! Ils se respectent sans concession et sont inséparables. Charles et Paul me parlent de leur amour pour cette terre de Corse et combien ils sont heureux de respirer un peu, avant la grosse saison touristique. Ils m’offrent un bon café et me parlent à coeur ouvert de ce qui les met en joie. « Moi, c’est de préparer un bon repas pour mes amis, comme aujourd’hui, une bonne chasse de sanglier, de la polenta et une partie de pétanque » raconte Paul en touillant sa grande casserole au fumet irresistible.

 

Quant à Charles,  il me répond du tac au tac: « Viens voir, je vais te montrer ce qui me rend heureux tous les matins ». Nous sortons et je le suis. J’ai l’impression qu’il va lever un grand rideau de scène sur un spectacle extraordinaire. Je ne me trompe pas. Je découvre une vue à couper le souffle. La mer, une côte découpée comme de la dentelle sur le littoral, le golfe « bleu encrier » et émeraude de Santa Manza, des cimes enneigées au loin, la guarrigue sauvage à perte de vue et des buissons où nichent une vie foisonnante.

 

Joseph, un hérisson au coeur de miel

Avant l’arrivée des hôtes de Paul et de Charles, je propose d’aller rencontrer leur frère Joseph et de lui acheter du fromage. Quand je tourne les talons, ils me regardent un sourire en coin comme pour me dire « bonne chance »!

A la fromagerie, Joseph fronce les sourcils et me reçoit un peu rudement, méfiant et pressé d’en finir avec ce moucheron suisse débarqué dans la soupe de son monde qu’il protège comme un cerbère. Et puis doucement, tout doucement, au fil des mots et des regards « qui ne jugent pas », Joseph s’ouvre et me déploie un sourire qui vient de loin. Il m’offre même un magnifique « brocciu » de chèvre. Je lui en achète d’autres bien sûr car je ne suis pas venue seulement pour « prendre » ou « recevoir » mais bien pour « donner » aussi. Je ne sais pas où je vais entreposer tous ces fromages dans Begoodee mais qu’importe si j’ai pu faire plaisir…

Joseph m’a partagé sa peur de voir son paradis naturel se faire grignoter par l’appétit toujours plus gargantuesque des promoteurs. Alors, comme un bon chien de garde, selon les intentions de ses visiteurs, il choisit entre mordre ou accepter les caresses. Il me dit que « le bonheur ne se partage pas », qu’il est pour soi, comme un cadeau du ciel à ne pas souiller en le mettant entre des mains indignes. Je le comprends et je respecte son approche. Et en même temps, je fais tout le contraire… Je ne peux pas garder pour moi seule le cadeau de mon existence. A travers Joy for the Planet, c’est Noël tous les jours et je souhaite partager aux autres tous les cadeaux qui se déversent du Ciel et de la Terre sur ma tête. A mon retour, dans une année, peut-être que je lui donnerai raison. Peut-être que je regretterai d’avoir grand ouvert le livre de mon aventure. Mais je ne le pense pas.

En revenant chez Paul et Charles, un verre de vin et un morceau de tome m’attendaient sur la table. « Tu restes avec nous pour le repas! Nos amis sont 100% du terroir et tu rencontreras d’autres vrais Corses » me lance chaleureusement Paul. Les invités se font un peu désirer alors en attendant, Paul m’emmène sur son quad visiter un « barraconu » (prononcez « barrrraconouuu »),  ces domes antiques construits en pierres sèches et qui étaient, selon Paul, des cabanes de jardinier. Toute la région était cultivée à grande échelle. « Regarde la beauté de ce linteau, une  belle masse en granit », s’extasie Paul! D’ailleurs, d’une manière générale, je n’ai jamais vu d’aussi beaux murs en pierres sèches qu’en Corse! De véritables prouesses artistiques et techniques!

 

 

A table, je suis entourée de cinq sacrés gaillards qui me font la politesse de mettre leur langue corse en « mode veille », le temps de ma présence. La chasse est sublime et fond sous la langue. La polenta est servie dans les règles de l’art, tout en délicatesse par Paul, un fin bec. A mon départ, je reçois encore une bouteille et la permission de passer la nuit au bord de leur plage privée, en contre-bas.

Le lendemain, j’ai invité Paul à manger une bonne fondue suisse à bord de Begoodee. Pour le remercier de tant de gentillesse, je lui ai offert un couteau suisse.

Ici, dans ce bout de golfe azur, j’ai fait l’expérience que l’amour peut circuler entre hommes et femmes sans être brouillé par le filtre de la séduction ou des attachements. L’énergie qui circule entre nous est au-dessus…

Merci à ces trois frères qui, chacun à sa manière, m’a offert le meilleur de lui-même dans une intensité et une authenticité rare et précieuse. Ils m’ont montré le meilleur de la Corse. Je reviendrai, c’est certain, revoir le petit restaurant bleu et jaune.

EnglishFrançais
%d blogueurs aiment cette page :